Un Noël en retard et des rêves aussi grands que des arbres

Un Noël en retard et  des rêves aussi grands que des arbres

Newsletter du Carmel de Bangui n ° 20 – 26 janvier 2018

 

Où est-il écrit que Noël doit être célébré forcement le 25 décembre? Sur le calendrier, répondront les plus diligents de mes lecteurs. Vous avez raison. Chaque calendrier – du plus sacré au plus profane – affiche un beau 25 dans la page de décembre, tout rouge, pour rappeler – aux plus dévoués et aux plus distraits – que le personnage le plus intéressant de l’histoire est né ce jour-là. Mais dans la forêt – malgré les calendriers et les experts en liturgie – Noël arrive quand arrive le missionnaire. Et si vous avez un peu de temps, je voudrais vous raconter mon deuxième Noël célébré dans la forêt du fleuve Congo, qui est la plus grande du monde, après la forêt amazonienne.

Habituellement, dans les jours qui suivent Noël – ne vous inquiétez pas, au Carmel nous avons bien célébré Noël le 25 décembre, comme le demande l’Église – nous nous autorisons quelques jours de repos et de fraternité avec un petit voyage quelque part. Cette année nous avions choisi d’aller à Bambio, un village en pleine forêt, où frère Régis est né il y a 28 ans. Bambio est situé à seulement 290 km de Bangui, dans le sud-ouest du pays, et il jouxte la forêt du fleuve Congo. Pour atteindre cette petite sous-préfecture de la Sangha-Mbaéré, il est nécessaire de parcourir un long tronçon de ce que l’on appelle le quatrième parallèle au nord de l’équateur. La route est souvent mauvaise. À deux reprises, l’heureuse caravane de douze frères a été obligée de pousser la voiture qui s’était enlisée dans le sable. Quand nous arrivons à Bambio, il fait presque nuit. Juste avant d’entrer dans le village, nous réalisons que nous sommes attendus. L’oncle de frère Régis nous salue, tout excité de notre arrivée, et nous invite à continuer la route. Il est habituel d’accueillir un missionnaire. Mais douze frères d’un coup à Bambio, on n’avait encore jamais vu ça !

En arrivant à la maison des parents de frère Régis, nous nous rendons compte que non seulement nous sommes attendus, mais que notre séjour a été organisé dans le détail, avec un programme à faire pâlir d’envie les meilleures agences de voyages et les hôtels les plus luxueux. Le village s’était littéralement mobilisé pour nous. A Bambio, nous avons expérimenté  que l’hospitalité en Afrique n’est pas une légende ! Dès notre arrivée, on nous fait assoir dans un réfectoire qui avait été construit spécialement pour nous: une paillote rectangulaire, recouverte de feuilles de bambou. Les femmes du village nous offrent immédiatement de l’eau fraîche et du café chaud pour nous désaltérer après ce long voyage. Je choisis de prendre du café : ici on n’a pas besoin d’en acheter puisque tout le monde en cultive à quelques mètres de la maison. J’en prends dans une grande tasse en aluminium émaillé blanc et je sirote lentement ce café dans lequel je peux respirer tout l’arôme de la forêt, tout le travail de ceux qui l’ont cultivé et tout l’amour de ceux qui l’ont préparé. Et je pense à vous, qui courez dans les rayons d’un supermarché quelconque à la recherche du café Lavazza Qualità Oro…

Nous pensions dormir à même le sol dans les locaux de la paroisse. Impossible ! Pour qu’on se repose bien, ils nous avaient réservé une charmante petite maison de bois, peinte en bleu,  tellement jolie qu’on avait l’impression qu’elle venait d’être construite. Elle consistait en quatre chambres avec des matelas pour tous et un grand salon qui nous servait de lieu de prière et de recréation. Pour le père missionnaire, ils avaient prévu une chambre individuelle, avec un lit plus grand que celui du couvent, avec une moustiquaire et une table de nuit. Évidemment, mes chers confrères n’ont pas manqué de faire des commentaires ironiques, avec une pointe d’envie, sur ce traitement de faveur réservé au clergé.

Manger est une chose, dormir en est une autre, mais il fallait aussi penser à pouvoir nous laver.  Nous étions tombés d’accord sur le fait que, pendant trois jours, nous allions renoncer à la douche quotidienne, compte tenu des conditions précaires du voyage. Pas question. Le village avait préparé pour nous une remarquable salle de bain. Et au soussigné revenait l’honneur d’inaugurer la nouvelle structure installée à quelques mètres de notre maison. Voici qu’arrive alors Théophile, le dernier petit frère de frère Régis, impeccable majordome prêt à satisfaire tous nos besoins et à qui je  tentais d’expliquer que mes collines du Monferrato est presque aussi beau que sa forêt. D’un geste décidé il me présente un beau seau d’eau et explique – au missionnaire, certainement habitué à plus de raffinement – comment on se lave dans la forêt. Après quoi, je n’aurais jamais imaginé pouvoir me laver avec de l’eau chaude et un savon neuf, dans ce petit coin de forêt du Congo, dans une salle de bain en bois et en tôle, avec comme plafond la voûte étoilée.

Pendant le dîner, nous découvrons que, depuis quelques mois, aucun prêtre n’est passé dans le village et que la Messe de Noël n’a donc pas été célébrée. En un clin d’œil complice, nous nous comprenons entre frères. Demain, ça sera Noël!”. Et que Noël soit! Lucio Dalla n’a-t-il pas dit dans sa chanson que ce serait trois fois Noël et fête toute l’année? Le village est rapidement informé. Le matin, les gens, très élégants, commencent à se rassembler à l’église et à 9 heures commence le Noël en retard de Bambio. Je suis heureux de découvrir que, même si le prêtre n’est pas venu, la petite église a été décorée pour la fête alors que la communauté se réunissait pour prier la nuit et le matin de Noël. Le catéchiste-chef du village presque s’excuse : “Si nous l’avions su à temps, nous aurions pu mieux nous organiser et prévoir au moins un baptême!”.Pendant la célébration, je pense à ces terres qui furent évangélisées par des missionnaires intrépides, mais qui manquent encore de prêtres. Et j’observe mes frères qui dansent et chantent tout le répertoire de Noël du couvent. Nous sommes douze, comme les apôtres. Si ces douze premiers hommes, dont nous sommes les ambitieux et imparfaits imitateurs, ont réussi à évangéliser la Galilée, la Judée, la Samarie et ensuite l’Asie jusqu’à la Grèce et l’Italie … pourrions-nous évangéliser au moins notre quartier à Bangui, l’Ombella M’Poko, la Nana-Mamberé, l’Ouham-Pendé et peut-être même la Lobaye et la Sangha-Mbaéré?

Après la messe, nous allons rendre visite au sous-préfet. Nous découvrons que le village de Bambio a été construit dans les années vingt pour abriter les ouvriers des plantations de caoutchouc, qui fabriquaient les bottes des soldats français engagés dans la Seconde Guerre mondiale. Nous nous rendons ensuite à Mambelé, après avoir parcouru 40 km de route, toujours entourés par des arbres gigantesques, pour visiter l’une des plus grandes scieries du pays. Le propriétaire nous accueille cordialement et nous fait une visite détaillée de l’une des rares entreprises florissantes en Centrafrique, qui emploie des centaines de personnes. Et nous sommes fiers d’apprendre que le bois de cette forêt est l’un des meilleurs au monde, qu’il est exporté aux États-Unis, en Chine, en Allemagne, en France et en Italie. Il se peut d’ailleurs que le bois de vos meubles provienne de ces forêts.

Puis vient le moment de quitter Bambio, même si nous aimerions y rester quelques jours de plus. Selon la coutume africaine, on ne peut pas laisser repartir son hôte les mains vides. Trois nouveaux passagers viennent se joindre à notre caravane: un singe (attrapé par le frère aîné de Régis et déjà rôti selon des méthodes ancestrales), un cochon très mignon et une chèvre  (eux ne sont pas encore rôtis, mais ils ne verront que quelques jours en 2018). Nous emportons aussi des feuilles de gnetum africanum, un légume qui ressemble à l’ingrédient d’une potion magique, et une bonne provision de peké, une boisson traditionnelle pour la sobre ivresse de mes frères.

Pendant le voyage de retour, nous passons une nuit dans la paroisse de Boda, une ancienne mission des Spiritains, maintenant dirigée par les Missionnaires Comboniens. L’église paroissiale est un joyau néo-roman-colonial-tropical. La ville, riche en diamants, a été pendant la guerre le théâtre d’un affrontement sanglant entre chrétiens et musulmans. Maintenant, les chrétiens et les musulmans vivent à nouveau en paix. Le lendemain, brève visite aux cascades et en route vers Bangui. Nous déjeunons sous les arbres en face de la cathédrale M’Baïki, l’une des plus belles églises de la Centrafrique, probablement l’œuvre du même architecte que Boda.

En cours de route, je cherche à capter quelque chose des discussions animées en langue sango de mes frères. « Bois, café, or, diamants… Les richesses de l’Afrique centrale. Bozizé, Djotodia, Touaderà, Seleká, Antibalaká… Les problèmes de la Centrafrique. Real Madrid, Barcelone, Liverpool, Paris St. Germain… Les distractions de la Centrafrique. » Enfin, le chant des Vêpres  calme les passions et réunit pensées, efforts et désirs de ce couvent sur quatre roues. Puis tout le monde s’endort, et je pense à leurs rêves qui sont aussi grands que les arbres de la forêt.

De retour à la maison, quelques jours plus tard, frère Grâce-à-Dieu vient me remercier de la belle excursion qui lui a permis de connaître des coins de son pays qu’il ne connaissait pas encore. Et puis il m’assure: “En voyant la joie des chrétiens de Bambio pour leur Noël en retard, je désire encore plus devenir prêtre”. L’arbre du frère Grâce-à-Dieu a des bonnes racines. Son rêve, si Dieu le veut, deviendra réalité.

Amitiés

Père Federico